Réflexions d'une jeune fille engagée

Quels sont les gains du libre-échange ? (selon les théories défendues par les libres-échangistes)

A la fin des années 1970, les théories et les pratiques libérales supplantent le keynésianisme qui paraît impuissant à vaincre la crise.

Au même moment, un peu partout en Occident, les forces libérales-conservatrices s’imposent sur le plan politique avec Margaret Thatcher élue en 1979, Ronald Reagan en 1980, Helmut Kohl qui accède à la chancellerie en 1982 et la droite française RPR-UDF revient au pouvoir en 1986 sur un programme d’inspiration libérale.

On assiste ainsi à un virage libéral, qui donne désormais la priorité à la rentabilité des entreprises, à l’amélioration de la compétitivité globale de l’économie et à une lutte ardue contre l’inflation. Les échanges internationaux se font alors sous la théorie du libre-échange, système politique qui prône la libre circulation des produits et services au sein d’une même zone géographique par la suppression des barrières douanières.

Successeur du General Agreement on Tariffs and Trade (GATT), l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) est le promoteur du libéralisme économique. Cette organisation à en effet pour objectif de réduire les entraves au libre-échange.

Approfondit par des accords et des créations de zones de libre-échanges telle que l’Union Européenne, l’ALENA ou encore Mercosur, le libre-échange est un système politique et économique qui se base sur les théories traditionnelles du commerce internationale qui tendent à décrire et expliquer la nature des échanges, leurs causes, leurs conséquences et leurs structures. En effet, dans la théorie traditionnelle, le libre-échange permet à une nation de se spécialiser conformément à ses avantages comparatifs et donc de tirer bénéfice des différences entre les nations.

Dans une période contemporaine où des institutions internationales comme le Fonds monétaire international (FMI), la Banque Mondiale ou encore l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) qui considèrent l’ouverture des économies « comme la politique de développement la plus efficace, en permettant aux pays qui suppriment les barrières aux échanges internationaux d’atteindre des taux de croissance élevés »[1], il convient de s’interroger sur la validité des théories du libre-échange, de ses réels impacts et de ses gains.

I. Des gains aux producteurs et aux consommateurs

1.1  Gains aux producteurs

En 1613, Antonio Serra montre qu’en présence de coûts fixes, le développement de l’échelle de production entraîne une baisse du coût moyen, de même en 1776 Adam Smith explique que la grande manufacture améliore ses rendements par une meilleure division du travail : c’est ce que l’on nomme les rendements croissants ou économies d’échelle.

On parle d’économies d’échelle, lorsqu’une augmentation de l’ensemble des facteurs de production (capital et travail)  entraîne une hausse plus que proportionnelle de la production. Dans une entreprises, on distingue des coûts de production, ou «  coût total », les coûts fixes (indépendant du niveau de production) et les coûts variables (dépend étroitement de la quantité produite).

En accroissant le volume de production, une entreprise pourra répartir les coûts fixes de manière plus importante sur ses produits, ce qui permettra une baisse du coût unitaire de production (le coût fixe moyen diminue), indépendamment des coûts variables. Les coûts baissent ainsi en fonction du volume de production, mais après un certain seuil, des déséconomies d’échelle apparaissent (repoussés par le progrès technique et les innovations).

La libéralisation commerciale permet des économies d’échelles pour l’entreprise, car l’augmentation du marché incite les entreprises à produire plus, soit dû à la concurrence ou à une hausse de la demande, et ces derniers peuvent alors bénéficier de gains de productivité.

     En outre, le libre-échange accroît la concurrence et incite à innover. Effectivement, par la pression qu’exerce la concurrence, les producteurs cherchent à différencier leurs produits et cherchent ainsi à innover : ils investissent alors dans certaines machines pour accroître la qualité de leurs produits (différenciation verticale).

Dans ce contexte s’engrange le mécanisme de l’effet multiplicateur keynésien : les producteurs adressent une demande aux fournisseurs qui produisent à leur tour des produits, ce qui favorise l’industrialisation et stimule les investissements industriels. Par l’amélioration de la qualité de leurs produits, l’entreprise pourra alors élargir son marché, augmenter ses chances de vendre davantage et disposer d’un avantage sur les autres entreprises.

En somme le libre-échange pousse les entreprises à se développer face à une concurrence accrue, et cherchent à atteindre le plus possible les consommateurs.

1.2  Gains aux consommateurs

   Les gains du consommateur sont tout d’abord des gains de variétés : «  La libéralisation des échanges a […] rendu accessible une gamme plus large de produits ».

En effet, le mécanisme de la concurrence étant actionné, les entreprises cherchent à diversifier leurs produis et à les différencier de ceux des concurrents. La stratégie de différenciation verticale et horizontale bénéficie aux consommateurs qui « expriment ainsi une préférence pour la variété ». [2] Les échanges sont principalement des échanges de « qualité différentes d’un même produit » (différenciation verticale), les produits différenciés horizontalement (même qualité mais caractéristiques différentes) «  représentant moins de 20% des échanges commerciaux[3]

L’offre est ainsi beaucoup plus diversifiée pour combler les besoins secondaires des consommateurs. La différenciation du produit dû au processus concurrentiel du commerce permet ainsi un gain au consommateur.

   De plus, lors de l’instauration d’un tarif douanier, le prix du bien augmente, le surplus du consommateur diminue. A l’inverse, lors d’une libéralisation des échanges qui s’effectuent par la suppression des barrières douanières, les prix à la consommation baissent puisque  le produit importé vaut alors moins cher.

Dès lors le pouvoir d’achat des consommateurs augmente. Aussi, les stratégies des entreprises en terme de compétitivité prix bénéficient aux consommateurs : par le processus concurrentiel engendré par le libre-échange, les entreprises cherche à atteindre les consommateurs par des prix inférieurs ce qui accroît leurs pouvoir d’achat et la diversité des produits selon leurs prix relatifs (Si un litre de jus de fruit vaut deux litres de lait, les consommateurs vont privilégier l’achat du lait).

L’ouverture à l’échange d’une économie engendre des gains aux producteurs et aux consommateurs, mais à l’échelle globale du pays, elle entraîne aussi une augmentation du bien être et du niveau de vie et une amélioration de la productivité et une hausse du Produit Intérieur Brut (croissance).

II. Des gains pour le pays

2.1 Relation entre libre-échange et croissance

La relation entre libre-échange, ou plutôt commerce international,  et croissance économique à été depuis des années largement étudié et défendus par les libre-échangistes, certains utilisant l’argument de la « première mondialisation » soit la période d’extension du libre-échange du XIXe siècle pour tenter de justifier les bienfaits de la mondialisation.

En effet, deux économistes américains Jeffrey Sachs et Andrew Warner s’appuie sur l’observation qui « prouverait » le lien entre libre-échange et croissance : dans les années 1970 le commerce international représentait moins de 30% du PIB mondial, et dans les années 1980 il dépasse les 50% et dans le même temps le PIB mondial a fortement augmenté. [4]

De même, il existe une corrélation entre l’évolution des exportations mondiales et le PIB mondial : on observe que le PIB mondial (en dollars constants, de 2000) dans les années 1970/1980 (qui correspond à l’explosion du libre-échange) est de 3,8% et que le taux de croissance des exportations est de 6,1% selon la Banque Mondial en 2011.

En 2001 la croissance des exportations mondiales est beaucoup plus faible (4,2%) et de même, le PIB mondial a considérablement baissé (il est de 2,3%). Puis, on assiste à une augmentation des exportations en 2004 qui atteint les 11,2%, de même pour le PIB mondial qui est de 4,1%.

A l’inverse, on observe une rechute du taux de croissance des  exportations en 2009 (-11,1%) et de même pour le PIB mondial (-2,0%). De cette comparaison on en déduit ainsi une corrélation entre le niveau des exportations mondial qui influerait sur l’évolution du PIB mondiale (mais corrélation ne signifie pas causalité…) .

En outre, Ricardo synthétise l’argumentation en faveur de l’ouverture d’une économie à l’échange international, dont certain en déduise un effet positif sur l’économie : en effet, la théorie des avantages comparatifs, qui a presque entièrement dominé les discours en faveur du commerce international et la volonté accrue que les pays commercent les uns avec les autres pour tirer des bénéfices, explique que les nations se spécialisent dans un certain secteur, chaque pays abandonnant  les activités dans lesquelles il est le moins performant et développant celles pour lesquelles il est le plus compétitif.

Les entreprises, selon les interprétations de cette théorie, serait donc beaucoup plus compétitives, produirait plus et il y aurait, dans la condition où leurs production est vendue, un mécanisme positif qui jouerai sur la croissance.

De plus, la concurrence inhérente au libre-échange renforce la recherche de productivité et d’innovation des entreprises : « Si la mondialisation est bénéfique, c’est pour une raison bien simple : elle signifie l’extension de la concurrence aux producteurs du monde entier […] Il en résulte naturellement que chaque producteur est incité à faire mieux que les autres, c’est-à-dire à proposer des produits et services moins coûteux et mieux adaptés aux besoins de ses acheteurs. »[5].

En définitive, discours ardemment défendu par l’OMC, le libre-échange aurait un impact clairement observable et serait un facteur de croissance, et par conséquent, engendrerait une hausse du niveau de vie.

2.2 Une hausse du niveau de vie

Nous reprenons la théorie de l’avantage comparatif de Ricardo qui, ici, explique non plus les conséquences de l’avantage comparatif sur le type de production dans une économie, mais l’impact sur les consommateurs et leur niveau de vie :  un pays qui s’ouvre à l’échange international réalise un gain dès lors qu’il obtient plus de produits de l’étranger qu’il n’aurait pu en fabriquer sur place à  l’aide des facteurs contenus dans ses exportations.

Le commerce international, favorisé par le libre-échange, permet en effet d’accéder à de nouveaux produits, à de nouveaux équipements, en somme, il permet l’émergence  de gains au consommateur (I.2) : la baisse des droits de douane permettant en premier lieu d’augmenter les importations de biens, mais aussi une baisse des prix des produits,  implique une hausse du pouvoir d’achat des consommateurs qui pourront alors augmenter leurs demande sur d’autres secteurs de biens et services.

En août 2011, l’USITC (United States International Trade Commission), a publié un rapport, « The Economic Effects of Significant U.S Import Restaints », qui estime à 2,6 milliards de dollars la hausse du bien être en cas de suppression des principales barrières commerciales actuelles aux Etats-Unis.

De plus, N. Pavcnik explique que « la baisse de la pauvreté [en Inde] durant les années 1990 peut être en partie imputée à la libéralisation des échanges qui a favorisé la croissance, fait baisser les prix à la consommation et rendu accessible  une gamme plus large de produits ».

Par une corrélation expliquée auparavant (II.1), le libre-échange qui semblerait favoriser la croissance engendrerait par conséquent une hausse du niveau vie par la baisse des prix de vente et par l’accessibilité à de nouveaux produits.

Les gains du libre-échange sont donc plusieurs, certains purement quantitatifs, notamment lorsqu’il s’agit de mesurer son impact sur les productions, et d’autres plus qualitatif. En effet, le libre-échange permet des gains aux producteurs, mais aussi aux consommateurs.

De manière plus générale, et beaucoup plus complexe, il semblerait  que les gains du libre-échange soient des gains dont l’impact serait une hausse du PIB, c’est-à-dire la croissance. Spécialement défendus par les libéraux, cet argument qui stipule que le libre-échange permet la croissance est le « crédo » de l’OMC.

Cependant, aucunes vraies « preuve » n’ont été avancées, chacune présentant en fait des raisons différentes qu’elles ne proposaient : en effet, il est souvent avancé la preuve qui montre que dans les années 70 et 90 on assiste à des grandes phases de mondialisation et donc de libre-échange et parallèlement à une croissance du PIB mondial.

J.Sapir explique dans Mythe du Libre-échange, que cette comparaison est fausse d’un point de vue statistique, les causes de la croissance du PIB mondial étant différentes de celle qui était alors défendues : cette période correspond surtout à une grande phase de relance opérée par les Etats.

De même, Krugman explique : «  Même si le commerce internationale n’a jamais été aussi développé, les niveaux de vie restent très largement déterminés par des facteurs internes et non par le résultat d’une quelconque compétition pour s’emparer des marchés mondiaux »[6],  qui transforme  le commerce international en un terrain sur lequel les Etats «  se livrent une compétition à somme nulle », selon les termes de Thurrow dans son ouvrage Head to Head. 

Les Etats, au lieu de représenter fièrement une entité politique forte, une nation unie, sont en fait dans cette triste réalité des «entreprises en compétition sur le marché mondial » par les mots de Clinton.

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source de l’image : Attac


[1] M.Rainelli, « Internationalisation des échanges et croissance », Les grandes questions économiques et sociales, La Découverte

[2] El Mouhoub MOUHOUD, Mondialisation et délocalisation des entreprises, La Découverte, collection Repères

[3] Ibid.

[4] J.Sachs et A.Warner  » Economic Reform and the Process of Global Integration » in Brookings papers on Economic Activity , 1995

[5] P.Salin, « Les bienfaits du libre-échange », Conférence de Cancun, « La mondialisation est source de richesse pour les plus pauvres »

[6] P.Krugman, La Mondialisation n’est pas coupable. Vertus et limites du libre-échange,La Découverte

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3 commentaires sur “Quels sont les gains du libre-échange ? (selon les théories défendues par les libres-échangistes)

  1. Clair L.
    4 mai 2013

    Un article complet avec beaucoup de connaissances et de référence ! Bravo !

  2. Corentin De T.
    18 mai 2013

    Référencé, argumenté, clair, complet. Mieux que c’est fausses dissertations http://www.dissertationsgratuites.com/dissertations/Ques-Sont-Les-Gains-Du-Libre/501318.html ! A une portée aussi politique que j’apprécie…

  3. Jérome
    23 mai 2013

    Cela est bénéfique à court terme, bénéfique pour une partie de la population (60% env) le reste tombe dans une pauvreté accrue (comme nous avons pu le voir aux USA sous Reagan ), au long terme cela peut déclencher des crises économiques extrêmement graves comme nous le v actuellement en UE et aux USA. Et puis je dirais la liberté absolue dans le domaine économique est impossible du fait en premier de l’existence des États ( par exemple le fait que l’Amérique interdise l’achat d’avions européens pour son armée) et du fait des multi-nationales qui s’arrangent souvent entre elles pour faire monter les prix ou bien pour faire couler certains concurrents gênants comme (Leeman brothers).
    Mais je dirais que l’assouplissement des lois internes à un pays peut être moteur de croissance. Et je finirais en disant : il faut des périodes de libéralisation, et d’autres périodes de dirigismes étatiques (par exemple lors de crises économiques très dures). Le tout étant d’interdire la liberté économique dans certains domaines clés, et au contraire de l’autoriser dans la majorité des cas. Domaines clés étant par exemple le commerce de l’eau, qui doit être interdit, ou bien par exemple les transports en commun (type TGV, airbus, etc) Il faut évidemment que pour les petites entreprises les taxes soient à peut près nulle et le contraire pour les grandes entreprises. Ceci dit je suis pour le commerce à l’international si l’on joue comme le font la Suisse, le Japon, la Chine, les USA, la Russie, la Suède même, etc ——- Une nation forte, avec une élite aimant sa patrie… cela peut donner des miracles Mais je ne veux pas d’idéologie dans le commerce, pas de chantage aux droits de l’homme. Je veux que la France puisse faire du commerce sans devoir parler des prisonniers politiques, du Tibet, des pussy-riots et toutes ces causes qui nous empêchent, souvent, de gagner les contrats économiques.

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