Réflexions d'une jeune fille engagée

La doctrine du Saint Empire

 

LA DOCTRINE DU SAINT EMPIRE
La théocratie pontificale selon Joseph de Maistre

Théorie Pontificale

Empereur

L’Empereur ayant disparu avec le Saint Empire, ne demeure que le « Sacerdoce Suprême » pour se voir dévolu l’archétype éternel du Saint Empire et le restaurer.

Jospeh de maistreTout le courant réactionnaire prend sa source chez Joseph de Maistre (1753-1821), catholique ultramontain théoricien par excellence de la contre-révolution. Nombreux sont ses héritiers se réclamant directement de sa pensée, dont il nous faut citer, parmi les plus connus : Louis de Bonald, Blanc de Saint-Bonnet, Donoso-Cortés, Mgr Gaume, le cardinal Pitra ou encore Louis Veuillot, sans oublier Dom Guéranger (1806-1875), le célèbre abbé de Solesmes, qui publia un livre d’essence purement maistrienne : « La Monarchie pontificale » (1870). [1]

Dom Guéranger

La position de Maistre, à savoir la suprématie absolue du spirituel sur le temporel, position remarquablement exprimée par Dom Guéranger, est d’une grande force de par son caractère évident pour un catholique : le pouvoir ecclésiastique est la source de toute autorité, c’est l’institution la plus vénérable et sainte qui fut jamais donnée aux hommes, parce qu’elle détient la mission, du point de vue surnaturel, de la garde de la « Révélation », dépôt sacré confié par le Christ lui-même à l’apôtre Pierre, Evêque de Rome et premier Pape.

I. Infaillibilité et Souveraineté   Saint Pierre tiare Saint Pierre

Ainsi donc, et il importe d’y insister, il ne saurait y avoir pour la perspective contre-révolutionnaire authentique, alors que l’ensemble des structures anciennes se sont effondrées, de politique qu’exclusivement religieuse, ceci impliquant que toutes les autres préoccupations (de niveau national, régional, social, économique, humain, moral, culturel, etc.), qui ne concernent pas directement le rayonnement de l’Eglise et le triomphe de la Croix, aussi légitimes soient-elles – et même nécessaires selon les circonstances si elles relèvent d’impératifs vitaux immédiats – ne présentent en réalité aujourd’hui que des objectifs périphériques et subordonnés par rapport au combat essentiel puisque, de par l’absolue suprématie du spirituel sur le temporel, le seul élément sacré véritable dont tout dépend du point de vue de l’avenir européen, et qu’il faut défendre avec ferveur en concourant à en établir au plus vite le règne en une sorte de sainte croisade de chrétienté, ou de « Reconquista » à l’échelle du continent, est la Papauté.

Chasuble

Seul importe aujourd’hui, dans un mode en ruine livré au chaos, le rayonnement de l’Eglise  et le triomphe de la Croix !

Sante sede

Le Pape est en effet « l’origine de l’unité sacerdotale » selon saint Cyprien, le « Patriarche universel », pour saint Léon, le « Souverain Prêtre » d’après le concile de Chalcédoine, ce qui lui confère, non en tant qu’homme mais en tant que « Vicaire de Jésus-Christ » comme le dira saint Jérôme, certes l’infaillibilité en matière théologique, mais surtout l’autorité supérieure sur le plan temporel et en premier lieu, de manière incontestable, le pouvoir suprême.

 

Il faut d’ailleurs ici faire intervenir une notion centrale chez Joseph de Maistre telle qu’exprimée dans son ouvrage Du Pape, celle de Tradition. En effet, Maistre considère que la Tradition, c’est-à-dire la vraie religion « qui naquit le jour où naquirent les jours » unique fondement des lois directrices et du pouvoir, est appelée à dominer sur les institutions politiques – qui doivent être chrétiennes – tenues de se conformer aux enseignements de la Révélation divine. Il écrit : « On ne peut attaquer une vérité théologique sans attaquer une loi du monde.» (Du Pape, I, chap. I).

C’est pourquoi le Pape, le « Pontife romain », garant du dogme et de la Tradition, est l’arbitre ultime, celui qui, au-dessus des Rois, des Princes et Empereurs chrétiens, détient l’autorité suprême et veille au respect du droit en œuvrant pour la paix universelle. « L’infaillibilité dans l’ordre spirituel et la souveraineté dans l’ordre temporel sont deux mots parfaitement synonymes », souligne avec fermeté Maistre qui, adhérant entièrement aux vues de Grégoire VII exprimées en 1075 dans ses Dictatus papae, s’appuie également sur les thèses de l’augustinisme politique telles que développées par Méliton de Sardes (IIe siècle) Eusèbe de Césarée (v. 265–339), et les partisans médiévaux de la théocratie pontificale dont, en particulier, Gilles de Rome (1247-1316), connu sous son nom latin d’Ægidius Colonna, désigné par l’Eglise comme doctor fundatissimus et theologorum princeps, auteur du De ecclesiastica potestate. [2]

De la sorte, dans la pensée maistrienne, infaillibilité et souveraineté ne vont pas l’une sans l’autre, il s’agit de deux principes parfaitement identiques et équivalents devant exercer une domination totale sur l’ordre politique ici-bas, sachant que c’est l’Eglise, et elle seule, qui détient, maintient et a la possibilité de réveiller lorsque les temps adviendront, le Saint Empire.

Tiare papale

Pape empereur

Le pape est le maître absolu,

il est le seul titulaire légitime de l’Empire,

il est le vicaire du Christ,

l’empereur suprême !

Canossa henri IV

Soulignons que dans les Dictatus papae, Grégoire VII, qui sut s’imposer face aux velléités de Henri IV qu’il obligea à s’amender à Canossa, affirmait que la plénitude de pouvoir (plenitudo potestatis) est en possession du souverain pontife. En 27 points précis, le pape expliquait en quoi, dans la société chrétienne fondée sur la foi de l’Eglise, le pouvoir est détenu en propre par le sacerdoce auquel est soumis toute forme de pouvoir temporel. Grégoire VII affirmait que le pape est, de par le Christ dont il est le représentant sur cette terre, le seul et unique à détenir un pouvoir universel, incomparablement supérieur à celui des souverains, qu’il couronne, mais qu’il peut également déposer ou excommunier si nécessaire : « Dans la société chrétienne, dont la foi cimente l’unité, l’ordre laïque n’a d’autre fonction que l’exécution des commandements formulés par l’ordre sacerdotal. De cet ordre le pape est le maître absolu, il est le seul titulaire légitime de l’Empire, puisqu’il est le vicaire du Christ, l’empereur suprême. » Le pape rappelle, ce qui est fondamental sur le plan politique, qu’il est l’héritier, par Constantin, du cadre civilisateur de l’Empire romain et par là même, représente le Pontifex maximus, « l’Empereur suprême », faisant que tous les détenteurs d’un pouvoir temporel qui ne sont à la tête que de charges laïques au sein de la chrétienté, et en premiers les empereurs du Saint Empire qui, comme les Rois de France, péchèrent par orgueil, lui doivent soumission et obéissance. A ce titre, Grégoire VII dira à l’abbé de Cluny : « Nous portons le poids énorme des affaires spirituelles et séculières. » [3]

Clef de Saint Pierre

De toute manière insiste Joseph de Maistre, si l’on y réfléchit, l’autorité transmise par Jésus à Pierre ne saurait faire l’objet d’une remise en question, car qui serait assez sot ou insensé pour contester la Parole du Seigneur. Toute l’Histoire, depuis des siècles, plaide largement en faveur de la suprématie pontificale et nous montre, dans tous les domaines où elle exerça son ministère, son attention scrupuleuse du respect de la loi divine et sa formidable capacité à réaliser l’Unité des nations. De leur côté, les rois et empereurs se sont tous montrés incapables, divisés par leurs vanités nationales, dévorés par leur orgueil, aveuglés par des chimères, à assurer l’harmonie en Europe, démontrant, par l’exemple contraire, que tout pouvoir qui ignore sa subordination vis-à-vis de l’autorité spirituelle est un pouvoir vain, illusoire et vide de sens, ne pouvant agir que d’une façon désordonnée en se précipitant, inévitablement, vers sa perte.

II. La Royauté française a perdu sa légitimité

III. Les erreurs de Charles Maurras

IV. Infaillibilité et Souveraineté

Voir la suite sur  La Question – Misericordia et Justicia 

Aigle Bicéphale

Notes.

1. L’influence de Joseph de Maistre dans les milieux d’Eglise, se remarque nettement dans l’œuvre du Cardinal Pitra (1812-1889), ardent défenseur d’une « Tradition » unique se transmettant depuis la Révélation fondée sur la connaissance sacrée du symbolisme, et trouvera chez Gustave de Bernardi (1824-1885), écrivain comtadin, un très fervent avocat se signalant par la publication d’un livre remarquable : « La Vérité divine et l’idée humaine ou Christianisme et révolution » (1870), dans lequel est clairement montré la contradiction irréductible qui sépare « l’homocentrisme » révolutionnaire et le théocentrisme contre-révolutionnaire.

2. On le sait, tout un courant moderniste dans l’Eglise au XXe siècle, et ce avant même Vatican II, oeuvra à dénoncer l’augustinisme politique. De nombreux clercs mirent ainsi un point d’honneur à affirmer, en critiquant les conceptions médiévales, que du point de vue de l’autorité temporelle, la perspective spirituelle devait se retirer et se conserver dans une distante réserve. Beaucoup critiquèrent la tendance, propre à s. Augustin, qui tendait à effacer “la séparation formelle de la nature et de la grâce” qui spécifie, en effet, la pensée politique de l’évêque d’Hippone, et qui eut pour conséquence l’intégration dans ses finalités de l’ordre naturel dans l’ordre surnaturel, du droit naturel dans la justice surnaturelle, du droit de l’Etat dans celui de l’Eglise, intégration qui s’opéra lors de la réforme grégorienne. Dans son ouvrage : L’augustinisme politique, essai sur la formation des théories politiques au Moyen-Âge, Vrin, 1934, dont l’intention était d’écarter de l’Église toute prétention théocratique, Henri Xavier Arquillière soutiendra que l’augustinisme politique ne fut pas respectueux de l’autonomie de l’ordre temporel, erreur caractéristique de s. d’Augustin d’après-lui, et que seul s. Thomas put délivrer l’Eglise des pièges conceptuels forgés par l’auteur de la Cité de Dieu. Cette thèse contestable est, hélas ! devenue celle de l’Eglise moderne, qui a abandonné ses conceptions traditionnelles au profit de vues démocrates en contradiction d’avec les principes séculaires qu’elle observa jadis. A signaler, parmi les critiques les plus virulents de l’augustinisme politique, Henri de Lubac, qui n’hésitera pas à aller jusqu’à contester la pertinence historique et théologique de la notion même d’augustinisme politique : Augustinisme politique ?, in Théologies d’occasion, DDB, 1984, pp. 255-308. Pourtant, n’en déplaise à Henri de Lubac et aux critiques contemporains de l’augustinisme politique, la théocratie pontificale est une théorie, comme le démontrent les nombreuses références à Augustin chez les auteurs du Moyen Age – il suffit de lire le De ecclesiastica potestate deGilles de Rome – qui trouve effectivement ses racines dans la Cité de Dieu dont la position est simple : l’Eglise est la figure sur la terre de la Cité du ciel, son rôle est de faire régner ici-bas la paix et la justice véritables, et pour atteindre ce but doit subordonner les nations chrétiennes à son autorité. De fait, et on ne peut nier que s. Augustin ait jugé légitime le recours au bras séculier pour lutter contre les hérétiques et les schismatiques, l’évidence d’une soumission du pouvoir temporel aux perspectives de l’Eglise se trouve bien sous la plume de l’auteur des Confessions, ce que souligne d’ailleurs explicitement Etienne Gilson : “Que l’Etat puisse, et doive même être éventuellement utilisé pour les fins propres de l’Eglise, et, à travers elle, pour celles de la Cité de Dieu, c’est un point sur lequel Augustin n’aurait certainement rien à objecter (…) Bien qu’il n’en ait jamais expressément formulé le principe, l’idée d’un gouvernement théocratique n’est pas inconciliable avec sa doctrine, car si l’idéal de la cité de Dieu n’implique pas cette idée, elle ne l’exclut pas non plus.” (E. Gilson, Introduction à l’étude de saint Augustin, Vrin, 1943, p. 239-240). Gilles de Rome, déjà évoqué, qui fut sans doute le rédacteur de la bulle Unam Sanctam (1302) promulguée par Boniface VIII, était donc parfaitement fondé lorsqu’il écrivait : « Cette Eglise, une et unique, n’a qu’un corps, une tête, non deux têtes comme les aurait un monstre : c’est le Christ et Pierre, vicaire du Christ, et le successeur de Pierre. Quiconque résiste à cette puissance ordonnée par Dieu résiste à l’ordre de Dieu (Rm 13, 2) ».

3. Avant Grégoire VII, c’est le pape Gélase 1er (492-496) qui exerça une influence déterminante sur la pensée politique du Moyen Âge, qui établira la distinction entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, affirmant l’infinie supériorité du spirituel par ce principe : « Devant Dieu, le pape est responsable de l’empereur. » Ainsi donc, lors de la querelle des Investitures qui opposa la papauté et le Saint Empire romain germanique, entre 1075 et 1122, les déclarations de Grégoire VII dans ses Dictatus papae de 1075, vont prendre une importance considérables, et définir la position de Rome pour les siècles à venir qui s’imposera lors du Concordat de Worms en 1122. Cette querelle va avoir des conséquences considérables sur l’Eglise. En effet, à partir de Victor II, les souverains pontifes vont imposer à ce que le Pape soit élu par le collège des cardinaux et non plus désignés par l’empereur. Une fois ce principe acquis, ils luttèrent ensuite contre l’investiture des évêques par l’empereur – évêques, avec les ordres monastiques, qui furent la clef de voûte du pouvoir impérial. L’enjeu était donc clair : l’Occident devait devenir une théocratie pontificale. D’ailleurs, en 1139, Innocent II convoqua le deuxième concile de Latran, faisant valoir le caractère légitime de la domination du sacerdoce sur le pouvoir temporel et de sa revendication de la couronne impériale de Constantin. Le concile proclamera dans ses actes : « Rome est à la tête du monde. » En 1198, dans la lettre Sicut Universitatis Conditor adressée par Innocent III au Consul de Toscane, fut donc parfaitement décrit ce que le pape considérait comme devant être le rapport entre le pouvoir temporel et le pouvoir pontifical. Comparant le pouvoir pontifical au soleil et le pouvoir temporel à la lune, il affirmait que le pouvoir temporel reçoit sa lumière du pouvoir pontifical, en soulignant que la dignité du pouvoir temporel perd de sa splendeur si elle ne prend pas sa lumière de l’autorité pontificale. L’ultime épisode de la lutte du sacerdoce et de l’Empire opposera Frédéric II et les papes Grégoire IX et Innocent IV, ce dernier, réunissant à Lyon un concile en 1245, y déposera l’empereur et déliera ses sujets de leur serment de fidélité à son égard – ce qui créa une désorganisation totale dans ses Etats – le pape montrant ainsi qu’il était bien le maître du pouvoir temporel puisque capable de priver un souverain de son pouvoir politique. Le concile de Lyon sera le point culminant de la définition comme de l’imposition des vues politiques et théologiques de la papauté. Rappelons que sur le plan historique, l’Empire, tissu monarchique et corporatif dirigé par l’empereur porteur de l’idée d’unité provenant de l’Empire romain, est né à Noël de l’an 800 lors du couronnement de Charlemagne par Léon III, établissant ce que les clercs nommeront la translatio imperi selon laquelle la toute-puissance temporelle de l’Imperium passa des Romains aux Germains. Mais c’est sous la dynastie des Ottoniens, au Xe siècle, que se forma véritablement l’Empire à partir de l’ancienne Francie orientale carolingienne, ou Regnum Francorum orientalium. La désignation Sacrum Imperium fut utilisée pour la première fois en 1157, et le titre Sacrum Romanum Imperium (Heiliges Römisches Reich) semble apparaître vers 1184 pour être employée de manière définitive à partir de 1254. Le complément Deutscher Nation (Nationis Germanicæ) ne fut ajouté qu’au XVe siècle. Sur le plan symbolique, le Saint-Empire romain germanique cessa d’exister le 6 août 1806, lorsque François II déposa solennellement sa couronne, déclarant dans son acte d’abdication : « Nous considérons comme dissous les liens qui, jusqu’à présent, Nous ont attaché au corps de l’Empire germanique, (…) Nous sommes libéré de tous Nos devoirs envers cet Empire. » Depuis cette date, mais ceci était vrai dès l’origine, c’est le pape qui reste seul en Europe détenteur de la légitimité de l’Empire.

 

Publicités

Un commentaire sur “La doctrine du Saint Empire

  1. Bernard de Midelt
    16 juillet 2013

    Pour autant que je sache en lisant les théologiens opposés à l’opinion d’Henri de Lubac (ie Card Siri, Philippe de la Trinité, Deman, Nicolas etc) , il apparait nettement que Lubac et ses disciples sont favorables à un (seul) ordre naturel/surnaturel (cf « Surnaturel » de Lubac et sa condamnation par « Humani generis »). Autrement dit, rien qui soit contraire au césaropapisme, bien au contraire.
    Bien amicalement

Exprimez-vous en postant un commentaire !

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Information

Cette entrée a été publiée le 15 juillet 2013 par dans Les autres voix, et est taguée , , .

Inspiration musicale

Evasion poétique

Espérance française

Discussions animées

%d blogueurs aiment cette page :